Cas clinique de débalancement immunologique dans un contexte de trauma interpersonnel lié au contrôle coercitif
- Posted by Caroline Giroux
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Journal of Psychiatry Reform vol 12 #10, July 5, 2025
Caroline Giroux, MD, FRCPC
Author information:
Professeure de Psychiatrie, Psychiatre, Directrice de RESTART (Resilience, Education, Supportive Tools for Adults Recovering from Trauma), University of California, Davis Medical Center, Department of Psychiatry and Behavioral Sciences, Sacramento, California, USA. [email protected]
L’auteure déclare qu’elle n’a aucun conflit d’intérêt et qu’IA n’a pas été utilisée pour cet article.
Marka*, une mère, mariée et professionnelle au début de la quarantaine se réveilla un matin avec plusieurs ecchymoses circulaires sur ses jambes. Elle nota également des douleurs poly-articulaires. Étant médecin, les années de ses études en médecine rejaillirent en sa mémoire, avec des noms de maladies qu’elle n’imagina jamais un jour se voir vivre. Celle qui avait apparemment décidé de se faire un chemin dans sa vie en y laissant une trace sur le parchemin de son corps s’appelle érythème noux, une condition inflammatoire issu d’une stimulation immunitaire. Marka semblait un cas ”textbook” de ce débalancement immunologique en termes de sexe (cette affection touchent surtout les femmes, dans un ratio pouvant aller jusqu’à 4:1), âge (survenant surtout entre 25 et 40 ans) et manifestations cutanées et articulaires. Pour Marka, le bilan sanguin était dans les limites de la normale. Le dépistage pour lupus et facteur rhumatoïde fut négatif. Donc, un verdict frustrant: idiopathique. Mais elle refusa d’en rester là. Il devait bien y avoir une raison, un facteur précipitant, un mécanisme sous-jacent. Pourquoi cela arrivait-il à ce moment ? Pour obtenir des réponses, elle réalisa que, ce médecin spécialiste qu’elle cherchait pour l’aider, elle devait devenir…
Alitée pendant deux semaines, avec d’intenses douleurs articulaires (incluant aux poignets et aux genoux) et nécessitant de fréquentes doses d’anti-inflammatoires, si ce ne fut pour être en mesure d’en trouver la cause exacte, à tout le moins elle vit en cet épisode contraignant un avertissement pour prioriser ses besoins. Elle fit donc la résolution de ne plus surcharger son horaire de projets (avec un avis assez court, elle avait accepté la charge d’écrire deux chapitres de livre additionnels après qu’un autre auteur ait abandonné le projet, et ses ecchymoses étaient apparues le matin suivant la soumission de tous ses chapitres, comme s’il s’agissait d’un réaction de stress rebond). Elle se sentait déterminée à ne plus négliger ses besoins dorénavant, en s’assurant du repos, en pratiquant la méditation, l’exercice physique régulier, une saine alimentation, et une meilleurd gestion du stress.
Stress. Au cours des mois et années qui s’ensuivirent, elle commença à faire un lien entre les tensions dans son mariage et sa détresse psychologique et physiologique. Ce qu’elle n’avait osé totalement s’admettre à elle-même s’avéra on ne peut plus clair: pendant des années, elle avait absorbé des commentaires abrasifs, des attitudes de contrôle suffocant, de la bouderie et du gaslighting de la part de son mari. Elle fit des corrélations plus nettes maintenant qu’elle voyait des symptômes variés sous un autre oeil. Par exemple, elle se souvint de ses migraines quelques années auparavant, alors qu’elle n’en avait jamais eues avant, et qui avaient disparu dès qu’elle se fût absentée de la maison pour une vacance de 5 jours avec un de ses enfants pour visiter sa famille, loin des demandes harcelantes de son mari. Il était évident que cette vacance dans une atmosphère de détente à la plage l’avait aidée à effectuer un ”reboot”. Mais la dynamique causale injecta éventuellement plus de poison dans sa stabilité dès qu’elle rentrait de tels voyages. Au cours de plusieurs années, comme dans le supplice de la goutte d’eau, elle ressentit les effets d’une érosion insidieuse de son estime de soi plus fréquemment lorsqu’en présence de son mari et de certains membres de sa famille. Elle ne pouvait plus ignorer les similitudes entre les symptômes de ses patientes dans le contexte de violence conjugale et les siens. Alors qu’elle tentait de jongler diverses responsabilités tout en demeurant la mère aimante, empathique et dévouée de trois enfants actifs et un médecin enseignant consciencieux, Marka ressentait aussi des symptômes inquiétants avec une fréquence accrue: dissociation (elle sentait son corps devenir engourdi dès que son conjoint élevait la voix à son endroit), palpitations, désespoir, doute de soi, anhédonie, fantaisies de fugue et absence de consentement enthousiaste quand il lui mettait de la pression pour de l’intimité sexuelle. Elle vint à comprendre que son débalancement inflammatoire ou immunologique s’était matérialisé pour la mettre en garde, en miroir troublant de son mariage toxique: son corps avait semblé vouloir s’attaquer lui-même, à force d’internaliser les projections et messages négatifs de son époux visiblement hostile, facilement offusqué, voire paranoïde, rageur dans son incapacité à admettre ou métaboliser sa honte, et envieux chronique non-assumé des accomplissements de Marka et du monde en général. Quelle métaphore puissante…
Et tout comme la violence conjugale ”col blanc” peut être subtile et insidieuse, elle se souvint avoir remarqué de vagues symptômes avant l’apparition de cette condition bizarre. Dans les mois précédents, elle avait noté des douleurs diffuses et elle se demanda même s’il s’agissait de fibromyalgie, une condition inflammatoire chronique souvent due à des traumas non résolus. En rétrospective, elle se dit qu’il s’agissait peut-être de complexes immuns en train de se former et qui sont parfois présents dans l’érythème noueux, ou encore l’effet de cytokines ou de l’inflammation sur les tissus.
Diverses études ont démontré l’association entre le syndrome de stress post-traumatique (SSPT) et une augmentation des marqueurs inflammatoires. Par exemple, avoir subi une violence sexuelle peut générer des réponses au stress caractérisées par l’inhibition de l’axe hypothalamo-hypophysaire, altérant ainsi l’activité immunitaire, et changeant la structure et la fonction du cerveau [1]. Kim et al, (2020) ont noté des niveaux plus élevés de marqueurs inflammatoires (en particulier IL-6) chez des patients avec SSPT [2].
Parce que Marka était avide de trouver des réponses, comme clinicienne éducatrice et conférencière, sa recherche la conduisit à une trouvaille qui valida son impression: une corrélation avait été faite entre le fait d’avoir subi une relation interpersonnelle toxique et le développement de maladies auto-immunes (MAI) [3]. Et le fait de constater une prédominance féminine en ce qui concerne les MAI fait sens étant donné que, statistiquement, les femmes sont plus à risque d’être victimisées que les hommes.
En raison de la nature chronique du stress en proximité de son mari, elle vivait dans la peur d’une récurrence de l’érythème noueux. Même s’il lui avait fallu longtemps pour étiqueter ce qu’il lui infligeait comme de l’abus (après tout, il ne la traitait pas de noms), il s’agissait bel et bien de violence intime, faite d’abus intellectuel ou psychologique (attitude arrogante, ridiculisant ses opinions, critiquant sans cesse ses pensées, émotions et les gens qu’elle aimait), abus spirituel (attaquant ses son système de croyances, sabotant ses sources de joie), interférant avec son sommeil et autres besoins de base parce qu’il insistait pour poursuivre un débat stérile, et contrôle financier excessif. Eventuellement, toutes ces formes d’abus s’intensifièrent lorsqu’il perdit son emploi. Il devint plus rigide et contrôlant, imposant des restrictions, gérant la température ambiante, dénigrant et déshumanisant Marka devant leurs enfants, faisant de la manipulation émotionnelle et du chantage, et monitorant ses allées et venues. C’était une vraie torture psychologique; elle se sentit déprimée, impuissante et anxieuse. Pour métaboliser cette souffrance, elle écrivit encore plus souvent des essais, des poèmes ou des réflexions dans son journal. Elle s’identifia au personnage joué par Julia Roberts dans Les Nuits avec Mon Ennemi. Marka se sentait drainée par la jalousie hypervigilante de son mari, ses injonctions doubles et sa pensée déréglée sous forme de débats irrationnels et sans issue. Lui mettre des limites ou lui offrir une rétroaction en lui reflétant ses attitudes destructrices telles son besoin extrême de dominer et gagner ne firent qu’empirer la situation. Il ne prenait aucune responsabilité pour ses comportements néfastes et jetait plutôt le blâme sur Marka, qui s’inquiéta de ses dépenses excessives alors qu’il ne faisait aucun effort pour se trouver un nouveau travail. Il devint encore plus colérique et instable quand elle lui annonça son intention d’ouvrir un compte bancaire personnel afin de protéger les économies qu’il dépensait à un rythme alarmant (jusque-là, il avait insisté pour que toutes les finances soient mises en commun, ridiculisant son opinion à ce sujet). Marka dut se rendre à l’évidence qu’il ne changerait pas, parce qu’il n’avait pas de capacité d’introspection, d’empathie sincère ou de responsabilisation. C’était pénible de voir quelqu’un dont elle s’était souciée devenir ainsi incapable de transcender un tel niveau de fragilité de l’ego et de haine de soi. Car son besoin de tout contrôler et ses attaques provenaient d’une profonde insécurité se manifestant par un style d’attachement désorganisé et des défenses primitives. Mais elle ne pouvait plus se permettre d’être le métabolisateur émotionnel de cet homme. Elle devait protéger sa santé, son bien-être et celui de la famille. Elle demeura dans cette relation aussi longtemps qu’elle en fût capable pour leurs enfants, mais elle savait qu’elle devait le quitter, car il est traumatique pour des enfants d’être témoins d’abus conjugal. Non seulement cette forme de stress toxique les prive d’une enfance avec sentiment de sécurité, cette situation donne un exemple d’attachement malsain, qui risque ensuite de devenir un modèle maladapté et fragile pour leurs propres relations futures.
Ce cas illustre un phénomène appelé contrôle coercitif. Le contrôle coercitif est caractérisé par des comportements négatifs visant à intimider, menacer et humilier une personne ou restraindre la liberté de cette personne. En plus d’être un facteur de risque connu pour d’autres formes de violence, la recherche a trouvé un lien entre le contrôle coercitif et les symptômes de détresse psychologique et la suicidalité [4]. Le terme ”contrôle coercitif” a été proposé par Evan Stark, un professionnel oeuvrant en travail social légal. Les travaux de Stark ne se limitèrent pas à la violence physique de l’abus conjugal, mais plutôt mirent l’emphase sur la nature insidieuse du contrôle coercitif comme forme d’abus émotionnel et psychologique. Il décrit ce phénomène comme une ”cage invisible” créée par des actes de micro-gestion, de manipulation émotionnelle, d’agression et d’humiliation [5].
Marka apprit en se séparant de ce partenaire tyrannique qu’il y avait un nom pour l’abus systémique et multimodal qu’elle endura. Cela consolida davantage son hypothèse à l’effet que ses conditions médicales alarmantes (migraines, débalancements inflammatoires et immunologiques) représentaient la culmination de l’effet de toutes les permutations de l’abus subi. Elle savait qu’elle avait développé un SSPT et de l’inflammation chronique. Et les individus avec SSPT ont souvent des troubles inflammatoires ou auto-immuns co-morbides [6]. Elle est maintenant divorcée, essayant de se reconstruire et de guérir ses blessures invisibles. Elle a modifié sa diète, priorisant un menu méditerranéen, avec des nutriments anti-inflammatoires. Elle a élargi son programme d’exercice et depuis son divorce, elle a rejoint un groupe de coureurs et elle a déjà participé à un 15 kilomètres. Elle a également augmenté sa pratique de méditation en passant des journées en retraite de silence et en s’accomplissant comme artiste. En près de dix ans, il n’y a pas eu de récurrence de l’érythème noueux. Elle croit avoir décodé ce diagnostic de façon précise, ce qui aurait fait en sorte que le symptôme transporteur de message d’alerte perdit sa pertinence. Maintenant, elle éprouve même une certaine gratitude pour ce qu’elle qualifie d’épisode illuminateur. Elle continue d’essayer de trouver une signification profonde à son mariage douloureux et de transformer cette adversité en devenant une voix pour les survivants de trauma, car elle découvrit rapidement que son cas n’était pas unique. Plusieurs femmes accomplies et à niveau de fonctionnement élevé ont été la cible de cette violence genrée et silencieuse dans leur foyer, loin des regards de la société. Marka espère qussi que ses enfants développeront l’introspection et trouveront des âmes compatissantes sur leur chemin, tout comme ce fut son cas, si un jour ils souhaitaient revisiter leur enfance et guérir leurs propres blessures. Elle est déterminée à les supporter ainsi que quiconque qui a survécu à semblable emprise. À l’instar de tant d’autres un peu partout dans le monde, elle veut conscientiser la population en partageant généreusement son histoire pour cet article, de sorte que la société d’une part prenne enfin des mesures pour donner des conséquences proportionnelles aux abuseurs, et d’autre part incarne et enseigne des valeurs de base comme l’acceptation de soi, la gentillesse, la bonté, la compassion, le respect et la gratitude, dans l’espoir d’éradiquer cette forme très sérieuse d’injustice humaine que représente le contrôle coercitif.
En conclusion, le contrôle coercitif et d’autres formes de trauma interpersonnel et stress toxique affectent toute la personne et peuvent occasionner des débalancements neuroimmunoendocrinologiques. De telles altérations peuvent persister à long terme, générant probablement une empreinte immunologique menant à des conséquences cliniques futures [1]. Mais la connaissance des méchanismes menant à des conditions inflammatoires chroniques ou maladies auto-immunes après des événements traumatiques offre aussi la possibilité de corriger ces déséquilibres, en utilisant des approches holistiques, et changeant ainsi la trajectoire d’une maladie vers la réappropriation de son pouvoir et la guérison. Et en tant que médecins, thérapeutes et guérisseurs, aider une personne à la fois peut avoir un impact global menant à la guérison de toute la société en démantelant les structures oppressives et en empêchant la mise en acte de plusieurs formes de trauma interpersonnel. Quand nous offrons des espaces qui favorisent la sécurité, le calme, l’acceptation et l’inclusion sans jugement, nous invitons nos patients à briser le silence et nous les aidons à dépasser un sentiment d’isolement alors qu’ensemble, nous ouvrons la porte vers la guérison et la transformation.
*Le nom ainsi que certains détails de l’histoire de cette patiente ont été modifiés afin de préserver l’anonymat.
References:
- D’Elia AT, Juruena MF, Coimbra BM, Mello MF, Mello AF. Increased immuno-inflammatory mediators in women with post-traumatic stress disorder after sexual assault: 1-Year follow-up. Journal of psychiatric research. 2022 Nov 1;155:241-51.
- Kim TD, Lee S, Yoon S. Inflammation in post-traumatic stress disorder (PTSD): a review of potential correlates of PTSD with a neurological perspective. Antioxidants. 2020 Jan 26;9(2):107.
- Northrop, C. Dodging the Energy Vampires, Northrup C. Dodging Energy Vampires: An Empath’s Guide to Evading Relationships that Drain You and Restoring Your Health and Power. Hay House, Inc; 2018 Apr 17.
- Lagdon S, Jordan JA, Devine P, Tully MA, Armour C, Shannon C. Public understanding of coercive control in Northern Ireland. Journal of family violence. 2023 Jan;38(1):39-50. Public Understanding of Coercive Control in Northern Ireland – PubMed
- Warren L. The invisible cage: Psychology’s role in the criminalisation of coercive control. Australian Psychological Society, April-May 2021, The invisible cage | APS
- Katrinli S, Smith AK. Immune system regulation and role of the human leukocyte antigen in posttraumatic stress disorder. Neurobiology of Stress. 2021 Nov 1;15:100366.
