La méditation, une approche prometteuse de prévention du suicide ?

 

Journal of Psychiatry Reform vol 12 #14, November 18, 2025


Caroline Giroux, MD, FRCPC

Information d’auteure:

Professeure de Psychiatrie, Psychiatre, Directrice de RESTART (Resilience, Education, Supportive Tools for Adults Recovering from Trauma), University of California, Davis Medical Center, Department of Psychiatry and Behavioral Sciences, Sacramento, California, USA. [email protected]

L’auteure déclare qu’elle n’a aucun conflit d’intérêt et qu’IA n’a pas été utilisée pour cet article.


 

Le mois dernier, un jeune professeur de psychiatrie oeuvrant dans un milieu universitaire à quelques heures du mien s’est suicidé. D’après sa page web professionnelle, l’annonce faite par son épouse, et la description de la personne qu’il fut sous forme d’hommage dans les médias sociaux, en surface, il semblait comblé: amour, famille, une carrière réussie avec un nombre impressionnant de publications et d’accomplissements, et même la beauté physique, à en juger les traits harmonieux de son visage. On comprend donc aisément comment une telle tragédie puisse causer une onde de choc, tout comme celle générée par des célébrités ou idoles ayant connu un sort semblable au cours de l’histoire. Des commentaires tels ”je ne m’en serais jamais douté” ou ”je n’ai pas vu cela venir” affluent. Dans le contexte de telles pertes tragiques, on essaie généralement d’encaisser la nouvelle, de la métaboliser. On est hanté pour un temps, mais tôt ou tard, à moins d’être plus directement touchés (comme c’est le cas d’un proche qui fait la macabre découverte), on récite les scripts socialement appropriés, et malheureusement, peu de temps après, on retourne vaquer à nos activités habituelles, comme si de rien n’était. Rien n’a profondément changé au niveau de notre approche, notre système de croyances, notre conscience. Peut-être que le temps est venu de se pencher sur cette tendance et de sortir de cet état de dissociation, d’indifférence, voire de déni.

 

Une majorité de nous a été affectée, ou connaît quelqu’un qui l’a été, par le phénomène du suicide. Les victimes directes et indirectes sont des proches, amis, collègues, patients, et membres de la famille de nos patients. Étant donné la nature de notre profession, les probabilités de se voir confrontés à ce type de perte sont élevées. Chaque fois, le suicide crée un choc. Et un sentiment d’impuissance vraiment difficile à supporter. Peut-être faut-il justement porter davantage attention à ce dernier, car il a sans doute envahi bon nombre de suicidés. On doit chercher à décoder et transcender le suicide. Par exemple, je me demande ce que ce phénomène peut nous enseigner sur la souffrance humaine de même que la conscience collective (tout au long de ce texte, je fais référence à la conscience dans un sens existentiel ou spirituel plus que neurologique). Comme nous savons, le suicide ne discrimine pas. Il survient dans les prisons ou dans les palais. Il est une réalité non seulement des entités cliniques du DSM mais aussi dans toutes les spécialités médicales. Et cela continue de frapper nos pairs, les guérisseurs, les prodigueurs de soins. Cela est profondément troublant, car comment peut-on prétendre être outillés pour prévenir le suicide dans la population générale ? Et si le sentiment d’impuissance ressenti en étant confronté à un décès par suicide faisait écho à celui du suicidé, ne serait-il pas indiqué de faire une pause afin de décortiquer et métaboliser le nôtre ? Afin de mieux mentaliser, comprendre l’impact de l’adversité sous diverses formes pour ensuite mieux prévenir les conséquences fatales de celle-ci, incluant le suicide ?

 

La paix collective provient de la paix intérieure individuelle. Elle en est l’extension. Et trouver cette paix passe par l’étude du soi. Elle requiert pratique et discipline dans la pleine conscience, l’acceptation, la démarche introspective, des lecture inspirationnelles pairées avec la tenue d’un journal d’auto-réflexions, et un travail intérieur, avec un regard d’honnêteté sur soi, sur ses propres blessures et fragilités. La méditation est un portail par excellence vers tout cela. En fait, la méditation et le suicide sont antipodaux. Puisqu’il est bien connu que la pratique régulière de la méditation peut améliorer l’auto-régulation émotionnelle, réduire la tension artérielle et recalibrer les systèmes de réponse au stress en atténuant la réactivité autonomique, et si on conceptualise le suicide comme étant une réaction de fuite ou dissociation extrême (”flight or freeze”), ne semble-t-il pas logique d’assumer que la méditation pourrait protéger en réduisant le risque suicidaire chez ceux qui la pratiquent régulièrement ? Il appert que la recherche confirme ce raisonnement. La pleine conscience (”mindfulness”), soit la dimension fondationnelle des techniques de méditation, consiste à porter une attention totale au moment présent, d’une façon intentionnelle (curieuse, non jugeante, et non-réactive). Une méta-analyse est arrivée à la conclusion que les interventions basées sur la pleine conscience (IBPCs) ont mené à des réductions significatives des idées suicidaires et de la dépression [1]. De plus, un article de synthèse mentionne qu’il a été démontré que les IBPCs (en particulier, la thérapie cognitivo-comportementale basée sur la pleine conscience) est un traitement réaliste et efficace pour réduire le risque suicidaire lorsqu’utilisé auprès des individus avec troubles d’humeur [2].

 

Une compréhension des méchanismes de protection est nécessaire. Similairement, le phénomène du suicide devrait être décortiqué. Le fait qu’il ne fait pas de distinction de classe ou caractéristiques socio-démographiques signifie qu’il pourrait frapper n’importe lequel d’entre nous. En fait, déjà il nous affecte TOUS, car nous sommes interconnectés. Dans un sens, même si nous pouvons à l’occasion blâmer une entité spécifique (pensons à l’IA, ou quiconque derrière cette lame à double tranchant impliqués dans certains cas tragiques récents parmi nos jeunes), en tant qu’humanité, nous avons une responsabilité collective. Quand nous n’arrivons pas à voir, comprendre ou saisir pleinement les complexités de la souffrance humaine, celle-ci se répète, jusqu’à ce que nous en intégrions la leçon… Ce que nous refusons d’admettre, de reconnaître ne peut être compris ou arrêté, et par conséquent, continue de survenir. Ceux qui sont hantés par des idées suicidaires peuvent s’avérer nos meilleurs enseignants. Ils peuvent fournir un éclairage sur la conscience humaine, ou sur ce qui se produit quand on en devient déconnecté.

 

Un Cours en Miracles, un texte qui, à prime abord, peut sembler religieux, contient de profondes vérités sur les méchanismes du suicide [3]. Le suicide peut représenter le triomphe de l’ego (dans cet article, je réfère à l’ego non pas dans le sens psychanalytique du terme, mais spirituel, tel que disséqué dans Un Cours en Miracles). L’ego, une construction de nos esprits, et une illusion en soi, mène à des illusions à propos du Soi. C’est ”une tentative de l’esprit faux pour te percevoir toi-même tel que tu souhaites être plutôt que tel que tu es”[3]. À l’origine de la peur et du conflit, il recherche la séparation, la destruction et la mort. Par conséquent, on pourrait supposer que se libérer de cette cage qu’est l’ego pourrait constituer un facteur de protection contre le suicide. Et la méditation aide à se débarrasser de l’ego et de tout ce qu’il implique: les étiquettes, les rôles, les opinions, les croyances, les pensées et l’identification tenace au narratif limité de notre individualité.

 

Il nous faudrait aussi un changement de paradigme concernant les pensées. Les pensées ne nous appartiennent pas. Un médecin et auteur d’un livre sur les expériences de mort imminente écrit que nous ne créons pas nos pensées, nous ne faisons que les capter car nous sommes des récepteurs. En fait, notre cerveau fonctionnerait comme un filtre [4]. Et si l’esprit des gens enclins à avoir des pensées ou tentatives suicidaires était associé à un cerveau hautement sensible et des frontières poreuses au point où leur propre portion de conscience était massivement liée à la conscience plus globale et plus susceptible d’absorber la détresse collective ? Et peut-être qu’une fragilisation excessive due à une fatigue d’empathie significative (comme cela peut être le cas des médecins et autres professionels de la santé) rend une personne encore plus à risque d’être piégée dans le narratif vicieux et destructeur de l’ego qui dit toujours qu’elle n’est pas ou n’en fait jamais assez ?

 

Dans plusieurs cas, des psychiatres analysant des films ou livres biographiques des personnes ayant décider d’en finir en viennent à supposer que la honte pourrait avoir joué un rôle déclencheur majeur. Deux de mes patients alors que j’étais résidente me reviennent en mémoire. Mais dans le cas de gens qui semblent comblés, comme un médecin qui a une famille intacte, un partenaire, une carrière florissante, la honte peut être difficile à déceler ou même imaginer. Et si c’était parce qu’il sentait que sa persona, aussi admirable pût-elle être, se trouve trop éloignée de sa vraie nature ou aspirations profondes, et si c’était une honte provenant de la certitude de vivre un mensonge… Ou il se sent pris dans un rôle socialement récompensé et validé, pendant que le Soi authentique demeure non reconnu, que la honte reste non entendue ou acceptée, avec pour résultats des rêves condamnés à l’oubli. Et si cette vie qui semble trop parfaite était un drapeau rouge indiquant que la personne tente désespérément de remplir un trou noir avec ses accomplissements ? Sa valeur objective ne compensant pas suffisamment pour le manque de sentiment de valeur personnelle subjectif et distordu ? Et si l’expansion de ses réalisations dans le monde de la forme et dont l’entourage est témoin était proportionnelle à sa souffrance invisible ? Pour empirer la situation, et si la reconnaissance et les accolades ne procuraient pas la satisfaction qu’on espérait, avec les succès ou promotions ancrant encore plus profondément dans le syndrome de l’imposteur ?

 

Peut-être y a-t-il un aspect réconfortant dans le fait de rappeler que nous ne sommes que des instruments, des véhicules d’énergie et forces vitales. Et non pas le créateur ou artisan à l’origine d’accomplissements. Nous devrions donc demeurer à l’écoute et en résonance avec les murmures de l’âme qui sont un écho de la conscience collective. Nous mènerions une existence de l’intérieur vers l’extérieur au lieu de l’inverse. Nous éprouverions de la gratitude pour les dons et l’inspiration dont nous héritons tout en ne se sentant pas suffoqués par la pression de performer ou de maintenir une image impeccable. Nous ne serions pas si attachés à un résultat ou scénario précis sur ce à quoi devrait ressembler la vie. Nous n’insisterions pas que les choses soient d’une certaine manière, parce que cela n’est que le monde de la forme et nous contrôlons si peu en cette vie. Quand les événements ne se déroulent pas comme nous l’avions anticipé ou espéré, nous pourrions tout simplement nous rappeler de rester curieux et réceptif devant le travail ou la tâche dont nous sommes l’instrument (et la pleine conscience recalibre tout notre être en ce sens). Nous demeurerions connectés à notre essence humaine (faite de savoir profond ou sagesse innée, paix, joie, gratitude, compassion) qui est toujours présente.

 

Recommandations

 

Aussi longtemps qu’il y aura une absence d’alignement entre ce que nous croyions et ce que nous faisons, aussi longtemps qu’il y aura de l’identification à l’ego (et son dérivé, soit la honte non métabolisée), nous allons être confrontés au phénomène du suicide.

 

Il nous faut donc chercher à identifier, parmi ceux qui ont fait une tentative mais ont survécu, quels étaient les facteurs pro-suicide (et pas tant les précipitants périphériques du domaine de la forme que les méchanismes sous-jacents et dénominateurs communs, tels une perte de sentiment de liberté, le syndrome de l’imposteur, la honte, la stagnation ou le vacuum spirituel) et mener des études qui mettent l’emphase sur les facteurs protecteurs plus que les facteurs de risque (dont nous ne pouvons rien devant le caractère immuable de certains d’entre eux, tels les traumas dans l’enfance et autres caractérisques généralement non-modifiables). Cela consiste à encourager une expansion du positif dans l’espoir que cela triomphera du négatif. D’ailleurs, il serait intéressant de comprendre les méchanismes de ces forces protectrices. Par exemple, être religieux ou spirituel. Est-ce par l’investissement dans l’interconnexion, ou un but plus vaste qui transcende la souffrance, au lieu de la récitation de prières scriptées sans se sentir réellement connecté à la dimension divine ? Est-ce dû à la composante méditationnelle, incluant la réduction du stress engendrée par les pratiques de pleine conscience ? Peut-on conclure qu’un désert spirituel est à la source de la plupart des suicides ? Ou bien les comportements suicidaires sont-ils favorisés par une profonde déconnexion entre le soi et les valeurs spirituelles comme la paix, la gratitude, l’altruisme, ou par un exil loin d’un mode de vie supportant la spiritualité ?

 

Il paraît important aussi important de faciliter plus de discussions ouvertes que de financer la recherche transdisciplinaire. Il ne revient pas qu’au psychiatre ou psychologue de rectifier la situation, mais c’est là le rôle de toute l’humanité. Bien entendu, il devrait y avoir plus de conférences, ateliers et formations continues sur le sujet. Des activités académiques et ressources additionnelles seraient non seulement une façon constructive de générer des pistes de réflexions et idées illuminatrices pour faire évoluer la conscience humaine (et par le fait même, créer des guérisseurs davantage en résonance et même plus efficaces) mais une façon significative d’honorer la mémoire de tous les défunts par suicide.

 

Et tout comme les méthodes anti-guerre échouent à mettre fin à la guerre, il faut s’éloigner du paradigme ”se battre contre” et plutôt favoriser une approche qui vise à ”travailler vers” ou ”pour”. Ne pas chercher des stratégies ”anti-suicide” mais développer des attitudes ”pro-joie”, ”pro-authenticité”, ”pro-paix intérieure”. Car sous la surface d’éléments déclencheurs apparents comme le deuil, l’épuisement professionnel etc, se trouvent des expériences émotionnelles profondes (solitude, perte de liberté) qui seraient à l’origine du suicide et qu’il est impératif d’adresser. En cultivant le silence, l’immobilité (l’être au lieu du faire), la méditation nous aide à nous familiariser avec ces expériences tout en accédant à la quiétude et au calme. En nous connectant à notre expérience directe, la méditation nous aide à nous élever au-dessus de l’ego, même à transcender le soi, et ce faisant, que ce soit dans une pratique individuelle ou de groupe, nous nous lions à l’humanité entière. Et cela est aussi l’antithèse du suicide, puisque ce dernier est une forme extrême de séparation, une fuite irréversible. Toutefois, l’efficacité de la méditation au milieu d’une crise n’est pas garantie chez quelqu’un qui ne l’a jamais pratiquée auparavant. Les bienfaits de la méditation ont plus de chances de se manifester s’il y a eu un accès préalable régulier au silence intérieur par la pratique, avant le face-à-face avec des pensées morbides. En clinique, il est donc recommandé d’encourager le patient à développer une pratique en situation neutre d’abord au lieu d’attendre des circonstances hautement anxiogènes pour commencer à utiliser des techniques de pleine conscience ou d’ancrage dans le moment présent comme le focus sur la respiration abdominale.

 

Intégrer une routine de méditation ”serre-livres” (au début et à la fin d’une journée de travail, par exemple, ou juste avant le lever, et juste avant le coucher), des pauses de pleine conscience au milieu d’un quart de travail et même l’inclusion de ces expériences dans des collectes de données de sondages pré-existants sur le bien-être des employés peuvent s’avérer fructueuses. Les médecins ont une difficulté notoire à se mettre en priorité. Il y a 400 suicides par an chez les médecins  aux États-Unis, et encore davantage dans le reste du monde [5]. Mais il est possible de faire dévier la trajectoire, de changer cette culture. Le suicide n’a pas à être un risque occupationnel. C’est une tragédie que nous sommes, ensemble, en mesure de prévenir.

 

Conclusion

La recherche démontre une corrélation entre la méditation par les interventions utilisant des pratiques de pleine conscience et la réduction des symptômes liés à l’humeur ou la dépression, incluant le risque suicidaire.

 

Jusqu’à ce que nous allions au fond des éléments entourant le phénomène du suicide, tout en incorporant des mesures basées sur l’évidence comme la méditation dans nos systèmes de soins et en menant des études, alors que nous devenons nous-mêmes des méditateurs expérimentés et prescripteurs assidus de cette méthode, nous devrions plus que tout nous assurer que nous faisons tout en notre pouvoir afin que les souffrants se sentent entendus. Les entendre vraiment en les enveloppant d’acceptation et de compassion peut les aider à se libérer de la honte. Cela pourrait non seulement restorer leur dignité et amoindrir leur sentiment d’impuissance, mais également soulager les nôtres.

 

Par conséquent, continue de survenir. Ceux qui sont hantés par des idées suicidaires peuvent s’avérer nos meilleurs enseignants. Ils peuvent fournir un éclairage sur la conscience humaine, ou sur ce qui se produit quand on en devient déconnecté.

 

Références:

 

  1. Schmelefske E, Per M, Khoury B, Heath N. The effects of mindfulness-based interventions on suicide outcomes: A meta-analysis. Archives of suicide research. 2022 Apr 3;26(2):447-64. 
  2. de Aguiar KR, Bilhalva JB, Cabelleira MD, Guimarães GO, Madureira T, Agako A, de Souza MS, Souza LD. The impact of mindfulness on suicidal behavior: a systematic review. Trends in psychiatry and psychotherapy. 2022 May 6;44:e20210316. 
  3. Foundation for Inner Peace, editor. A course in miracles: Combined volume. Foundation for Inner Peace; 2007.  
  4. Theillier P. Expériences de mort imminente: Un signe du ciel qui nous ouvre à la vie invisible. Artège Editions; 2015 Oct 1. 
  5. Yellowlees P. Physician suicide: cases and commentaries. American Psychiatric Pub; 2018 Jun 25.