La déconstruction d’expériences dissociatives peut élargir notre compréhension de la conscience
- Posted by Editor JPR
- Posted in Editorials & Commentary, Lived Experience, Psychotherapy, Trauma
Journal of Psychiatry Reform vol 13, #7B July 11, 2026
Caroline Giroux, MD, FRCPC
Information d’auteure:
Professeure de Psychiatrie, Psychiatre, Directrice de RESTART (Resilience, Education, Supportive Tools for Adults Recovering from Trauma), University of California, Davis Medical Center, Department of Psychiatry and Behavioral Sciences, Sacramento, California, USA. [email protected]
L’auteure déclare qu’elle n’a aucun conflit d’intérêt et qu’IA n’a pas été utilisée pour cet article.
Mots-clé: trauma, dissociation, amnésie, conscience, expériences de mort imminente, systèmes de réponses au stress, non-localité, perception, précognition, méditation
Vignette
En cette matinée froide de janvier, une élève de 9 ans s’apprête à traverser la rue glacée en se dirigeant vers l’école. Elle fige. Elle hurle, “Attention, monsieur le brigadier !!!”
Plus tard, elle ne se souviendra pas avoir crié ou même proféré quoi que ce soit. C’est un camarade de classe qui lui narra sa réaction. À 9 ans, et jouissant d’habitude d’une mémoire aiguisée, cette studieuse et intellectuellement performante fillette est perplexe de son incapacité à se rappeler de ce détail, alors qu’elle se souvient parfaitement être partie en courant vers sa maison avec une amie et où elles éclatèrent en sanglots.
Durant les jours qui suivirent, elle revit la même séquence d’images du brigadier se faisant happer par une voiture avant de s’affaler, inerte, sur la chaussée. Elle ne parla à personne de cette expérience interne troublante. Et personne ne s’informa non plus. La seule personne qui lui posa des questions fut un policier arrivé sur les lieux de l’école dans les jours suivants, la faisant raconter ce dont elle avait été témoin, avec papier et stylo pour illustrer les détails et autres repères.
Ceci est un exemple classique de cette entité clinique appelée ”état de stress aigu’’. Une situation menaçant la survie activa les systèmes de réponse au stress, causant une réponse de sidération ou paralysie (ce qui sauva sans doute la vie de l’enfant, car elle se préparait à traverser en réponse au signal du brigadier qui avait brandi son signe rouge indiquant ARRÊT) et amnésie (incapacité à se souvenir de sa tentative d’avertir le brigadier), ou plus précisément, amnésie dissociative. Même à ce jour, elle ne se souvient toujours pas avoir prononcé ces mots et se souvient seulement du récit qu’en a fait son copain d’école. Cette ré-expérience, sous la forme de reviviscences visuelles (comme voir la scène se répéter à nouveau sans avoir au préalable pensé à l’accident) est aussi une manifestation fréquente d’un syndrome de stress post-traumatique (SSPT). L’esprit humain tente d’intégrer le souvenir douloureux mais semble pris dans ce flashback alors qu’il cherche à y trouver un sens, de le métaboliser, et de l’intégrer.
Ce trauma parmi d’autres dans la vie de cette enfant ne fut pas adressé directement (comme c’est souvent le cas, particulièrement dans les années quatre-vingt) et fut plutôt refoulé hors de la conscience. Mais tous ces chocs réémergèrent graduellement dans sa trajectoire professionnelle alors qu’elle exprima l’archétype du soignant, d’abord comme enfant parentifiée, et plus tard comme une adolescente qui était toujours prête à aider famille et amis qui vivaient de la détresse ou de l’intimidation. Elle choisit la médecine au lieu du journalisme. Sans le réaliser pleinement, cette tragédie avait pavé la voie pour qu’elle fasse un baccalauréat en physiothérapie, ensuite qu’elle devienne un médecin se spécialisant en psychiatrie générale, pour éventuellement développer une niche auprès des survivants de trauma. Des symptômes de SSPT résiduels étaient parfois déclenchés et la rendirent hypervigilante, surtout dans son rôle de mère, alors qu’une nervosité envahissait tout son être quand ses jeunes enfants s’éloignaient un peu trop d’elle dans un stationnement achalandé par exemple. La réactivité autonomique de son amygdale était sensibilisée de sorte qu’elle signala plus intensément la possibilité d’un danger pour ses enfants sous la forme d’une voiture reculant ou arrivant trop abruptement, même si à ce moment toutes les voitures étaient immobiles. Après tout, la vie lui avait appris qu’elle était imprévisible, que tout pouvait arriver et que des êtres humains pouvaient tomber raides morts l’instant d’après.
Je suis très familière avec l’histoire de cette fillette parce qu’un jour je fus cette enfant qui a été témoin de son cher brigadier se faisant happer mortellement par une voiture.
Les leçons de ma propre expérience traumatique vécue et d’innombrables histoires de patients m’ont menée à élargir ma compréhension de la conscience humaine.
Corrélats neurobiologiques d’états de conscience altérés
Kearney et Lanius proposent un modèle neurobiologique et somato-sensoriel [1]. La symptomatologie des troubles liés au trauma indique une réponse maladaptée face à l’information afférente, incluant un dérèglement de la vigilance physiologique (souvenez-vous de mon allusion à ma réponse de sursaut dans le stationnement avec mes jeunes enfants), impulsivité, un sentiment de contrôle amoindri, une perception altérée du temps, et des difficultés sociales ou de l’isolement. Mes nombreuses observations cliniques de l’effet explosif du trauma sur une vie m’ont amenée à croire que de telles réactions sont proportionnelles à la situation. Parce qu’après un vécu traumatique, plusieurs survivants peinent à retourner à leurs activités habituelles comme si de rien n’était. Le trauma fracture la trajectoire de vie, la trame narrative en quelque sorte. Souvent, les gens vont faire référence à leur vie ”avant le trauma’’ et à la nouvelle réalité après.
Les personnes avec réponses dissociatives rapportent des états d’hyposensibilité (analgésie, anesthésie) qui peuvent être attribués à une surmodulation des inputs sensoriels de régions sous-corticales [1]. Dans le SSPT avec dissociation prononcée, les régions corticales surmodulent les régions inférieures, résultant en un détachement physique et émotionnel [1].
Les expériences de mort imminente et la dissociation ont-elles un lien ?
J’ai souvent entendu des patients qui étaient décédés (durant une noyade ou une chirurgie) et ensuite ramenés à la vie décrire une précognition, des rêves prémonitoires ou des visions les rendant extra perceptifs et souvent étiquetés de ”voyants’’ ou ”medium”. Plus mon travail auprès des survivants de trauma s’approfondit, plus je m’aperçus de sensibilités semblables chez mes patients, surtout ceux qui avaient été victimes d’abus sexuel. Je crois que la dissociation est le dénominateur commun, comme si l’esprit quittant le corps dans ces deux types de scénario à cause d’une violence extrême causant la mort d’une part et une violation de frontières sexuelles d’autre part.
Et si chaque trauma, aussi horrible fût-il, représentait une occasion inouïe de causer une déchirure dans le voile qui sépare le monde tangible et la dimension divine ? Et si une telle ”expérience de mort imminente’’ (EMI) psychologique était une façon de forcer à élargir notre attention et notre conscience via une croissance post-traumatique, une expansion et un accès accru à une sagesse profonde ? Je crois que les EMI créent un modèle pour même décrire l’expérience traumatique pas nécessairement mortelle.
Une EMI est un ensemble de perceptions et cognitions qu’une personne vit durant et après avoir été morte cliniquement. Nous avons obtenu de tels compte-rendus suite à des ressuscitations qui ont abouti ou suite à des rémissions spontanées [2]. Il se trouve que que ce que les survivants de EMI décrivent (dépersonnalisation, non-localité de la conscience) est également vécu par des personnes ayant été traumatisées sans nécessairement avoir été mortes cliniquement à un moment ou à un autre durant l’événement traumatique.
Et un trauma émotionnel (abus, abandon, trahison, humiliation) peut être vécu comme une EMI, déchirant l’âme en quelque sorte, et exposant la vulnérabilité de la victime. C’est comme si quelque chose en la personne venait de mourir. On peut se sentir dérobé d’un sentiment de sécurité, ou de son enfance. On peut revenir, se remettre jusqu’à un certain point, mais sans redevenir pleinement le même. Il n’est plus possible de ne plus voir, ne plus savoir. Cela veut dire qu’il y a aussi eu expansion brutale de la conscience.
La dissociation, survenant de façon plus fréquente chez les femmes et les enfants comparativement aux hommes, peut prendre des formes variées: dépersonnalisation, (sortir de son corps), engourdissement général, ou se sntir soudain figé (”freeze response”). Est-ce une indication que la conscience n’est pas locale ? En d’autres mots, la conscience ne résiderait pas dans le cerveau (comme l’assument les conceptualisations matérialistes de la science) mais son ubiquité ferait en sorte que le cerveau y aurait accès sans la détenir ? Et lors d’un déséquilibre ou fragilité dans le système nerveux qu’engendre une surcharge comme dans le trauma, la barrière ou filtre neurologique ne serait plus aussi efficace ou étanche ? Cela pourrait-il expliquer certaines expériences dites ”paranormales” telles que la télépathie ?
Dans le trauma et durant les EMI, la personne peut rapporter une sensation de flottement, comme dans une situation chirurgicale urgente ou lors d’une agression. Comme un observateur extérieur, elle se trouve en dehors de son propre corps et voit ce qu’il subit. Divers auteurs ont abordé le sujet des expériences de visualisation à distance et postulent ce que certains survivants de trauma et d’EMI proposent: que la conscience n’est pas locale [3].
La dissociation est un mécanisme permettant de traverser une expérience envahissante. Présentement, le Manuel Diagnostique et Statistique (DSM) définit la dissociation comme ”une perturbation, interruption et/ou discontinuité dans l’intégration normale et subjective de la conscience, de la mémoire, de l’identité, de l’émotion, de la perception, de la représentation corporelle, du contrôle moteur et du comportement” [4]. Des présentations cliniques de dissociation peuvent comporter une large variété de symptômes, incluant les expériences de dépersonnalisation, déréalisation, engourdissement émotionnel, flashbacks, amnésie, hallucinations auditives de voix, interruptions de la vigilance et altération de l’identité [5].
Toutefois, parce que la pleine conscience comme telle est dissociée de la conscience du corps, cela peut représenter une forme d’évitement interférant avec le processus de métabolisation ou d’intégration du trauma. Quand le survivant demeure captif de ce mécanisme de défense, ou y recourt dès que sous stress, cela peut constituer un obstacle à l’expérience d’émotions agréables telles que la joie et peut alors interférer avec la guérison. Mais afin de s’en libérer, il faut comprendre pourquoi cette réaction est activée au départ. Quand la personne ne peut se défendre contre une attaque ou la fuir, ou quand l’expérience devient trop intense et surchargeante, la dissociation peut être la seule façon de fuir. Sinon physiquement, au moins mentalement. C’est probablement une des raisons pour lesquelles cette réponse est plus fréquente chez les femmes et les enfants qui se trouvent désavantagés à cause du rapport de force devant un abuseur. La victime se sent alors incapable de résister ou de se défendre ou même de s’enfuir à temps en raison de la différence de force physique, et peut-être aussi à cause des conditionnements sociaux n’encourageant pas certains groupes opprimés de s’approprier leur pouvoir. J’ajouterais d’autres hypothèses qui incluraient une intégration plus optimale entre le corps et l’esprit ou les hémisphères cérébraux droit et gauche chez les femmes (telle que démontrée dans une étude qui a souligné la plus grande connectivité corticale chez les femmes) [6]. Chez les enfants, cela peut être le résultat de moins d’exposition à la programmation par l’environnement et les défenses de l’ego qui sont moins consolidées.
Implications pour le domaine
Cet article juxtapose deux modèles explicatifs pour les symptômes dissociatifs après un trauma. Un identifie des mécanismes neurobiologiques, pendant que l’autre propose une explication spirituelle ou métaphysique.
Quelles sont les implications d’un parallèle entre la dissociation et un élargissement des états de conscience ?
Premièrement, au niveau individuel, cela peut permettre au clinicien ou guérisseur de recadrer ce qui est considéré un symptôme, un déséquilibre ou une manifestation pathologique telle la dissociation et la considérer plutôt come ayant un aspect positif, soit la connexion avec une conscience plus large. Dépathologiser est utile pour restaurer la dignité du survivant. Ce qui fut jadis considéré comme une ”faiblesse” peut maintenant être perçu comme un don: l’habileté à accéder au monde invisible, intangible, divin, permettant l’expression d’une spiritualité pouvant être réparatrice. Mourir d’une mort réelle ou voir une vieille version de soi ”mourir” durant le trauma élargit la conscience.
Deuxièmement, entendre de telles histoires et porter attention à nos propres moments de dissociation et d’autres états mentaux altérés peut nous offrir plus d’éclairages sur la nature de la conscience et son aspect d’interconnexion avec tous les humains, tout le vivant.
Troisièmement, une ouverture d’esprit quant à l’idée de la non-localité en ce qui a trait à la conscience peut ouvrir la voie à des habiletés diagnostiques médicales plus intuitives [7].
Finalement, comme n’importe quel autre phénomène clinique en médecine ou psychiatrie, la dissociation peut nous enseigner les possibilités de l’esprit humain. Ceci a le potentiel d’améliorer notre paradigme de pratique médicale en voyant chaque patient non pas comme étant malade ou ayant un déséquilibre mais comme portail pour comprendre la conscience et la condition humaine. La philosophie bouddhiste est un exemple d’approche pour accéder à la compassion au sein d’une conscience élargie grâce à une pratique régulière de la méditation. Tout comme la naissance nécessite de passer dans le canal vaginal qui est oppressif, sombre, humide, brutal et semble interminable, le trauma peut être reconceptualisé comme une expérience terrifiante menant à l’illumination, une renaissance du soi grâce à l’accès à une conscience élargie.
Conclusion
La méditation fait un doux balayage de l’esprit. Le trauma démarre une tempête qui peut aussi neutraliser des processus cognitifs, même la consolidation de la mémoire, dans nos systèmes nerveux. Les EMI peuvent être vues comme une autre forme de redémarrage brutal. Le trauma et les EMI, tout comme la méditation, finissent par élargir la conscience en amincissant le voile séparant différentes réalités, ou même en l’abolissant. L’exemple de nos patients ressuscités aux urgences ou aux soins intensifs peuvent nous en apprendre beaucoup sur la conscience et les limites de notre perspective alors que nous évoluons dans nos réalités quotidiennes majoritairement matérielles ou tangibles. Mais tout comme dans ces cas, pour n’importe autre patient ayant une expérience déstabilisante ou un épisode de déséquilibre ou de dissociation pouvant être un professeur de la conscience, si nous sommes capables de présence et d’ouverture d’esprit (c’est-à-dire, si nous sommes conscients) suffisamment pour écouter et apprendre sur les possibilités de l’esprit humain, à travers une compréhension profonde et partagée du phénomène, il devient possible d’aller d’un état de paralysie émotionnelle de dissociation à un état de clarté, auto-compassion, et confiance.
Et peut-être que ces deux modèles proposés n’ont pas à être mutuellement exclusifs. Peut-être qu’ils expriment la même réalité avec un langage différent. Peut-être s’agit-il de différentes facettes de la même expérience. Peut-être que les réponses observables et mesurables de nos systèmes nerveux complexes sont les miroirs de cette réalité invisible, intangible, métaphysique. Approcher toute la vie avec pleine conscience nous permet de demeurer ouverts et de voir la totalité d’une expérience. Il n’y a pas d’autre chemin vers la compréhension complète. Et avec la compréhension arrivent enfin compassion et guérison.
References:
- Kearney BE, Lanius RA. The brain-body disconnect: A somatic sensory basis for trauma-related disorders. Frontiers in neuroscience. 2022 Nov 21;16:1015749.
- Sunfellow D. The Purpose of Life, independently published, March 2019
- Gober M. An End to Upside Down Thinking. Blackstone Audio; 2018
- American Psychiatric Association. Diagnostic and statistical manual of mental disorders. American Psychiatric Association Publishing; 2022 Mar 18.
- Lanius RA. Trauma-related dissociation and altered states of consciousness: a call for clinical, treatment, and neuroscience research. European Journal of Psychotraumatology. 2015 Dec 1;6(1):27905. 6
- Ingalhalikar M, Smith A, Parker D, Satterthwaite TD, Elliott MA, Ruparel K, Hakonarson H, Gur RE, Gur RC, Verma R. Sex differences in the structural connectome of the human brain. Proc Natl Acad Sci U S A. 2014 Jan 14;111(2):823-8. doi: 10.1073/pnas.1316909110. Epub 2013 Dec 2. PMID: 24297904; PMCID: PMC3896179.
- Targ R. Limitless Mind: A guide to remote viewing and transformation of consciousness. New World Library; 2010 Oct 4.
